Poucette veut passer à l’action – L’école en mode numérique

Poucette veut passer à l’action – L’école en mode numérique

Pour Michel Serres, très soucieux de notre jeunesse, et aux enfants de la révolution numérique. (Michel Serres, Petite Poucette)

 

L’année prochaine, Petite Poucette va avoir trente ans. Au cours de ces trente années, elle a vécu une véritable hominescence : son cerveau s’est profondément modifié. En cette rentrée 2013, Poucette est en crise. Enseignante, pourtant passionnée par son métier, elle n’a pas envie de faire sa rentrée. Que se passe-t-il donc dans la tête de Poucette ?

Poucette a suivi une scolarité à l’ancienne. Dans cet ancien monde, les professeurs faisaient encore autorité. Ils écrivaient encore à la craie et les élèves avaient des manuels. Poucette lisait aussi beaucoup et faisait très peu de fautes d’orthographe. Parallèlement, lorsqu’internet fait son apparition en France, Poucette entre au collège. Face à cette révolution numérique, les parents de Poucette décident d’installer l’ordinateur à la maison, une espèce de machine, assez grosse, comprenant un caisson blanc, un énorme disque dur et un clavier. Machine aussi impressionnante à son arrivée qu’avec le recul aujourd’hui. Cela ne changea pas grand chose pour l’enseignement, les informations étant limitées – Wikipédia fit ses débuts en 2001 – et l’outil, avec la fracture numérique, n’étant pas encore tout à fait rentré dans les mœurs.

Mais, petit à petit, pendant quinze ans, l’utilisation d’internet, du téléphone portable, ainsi que l’apparition du haut débit, vont changer le cerveau de Poucette sans qu’elle s’en rende compte. Homo sapiens jusqu’à l’âge de onze ans, Poussette devient, de plus en plus, Homo viator : elle perd en patience, mais elle gagne en rapidité. On la surnomma même « Poucette » – mot, bien connu, de Michel Serres – voyant la rapidité avec laquelle elle envoie des sms. Rapidité aussi renforcée du fait de son handicap, puisqu’à vingt et un ans, Poucette, suite à une surdité brusque profonde bilatérale, dont on ne connaît pas les causes, se voit malheureusement contrainte – cela fait partie des accidents de la vie – de se faire opérer pour bénéficier d’un implant cochléaire, sorte d’oreille artificielle électronique. Poucette a écrit des kilomètres de sms tous les jours en écriture abrégée. Elle constitua même des codes comme celui-ci : « tmm » pour dire « tu me manques » ou « jtstf », pour dire « je te serre très fort ». A vingt-trois ans, en 2007, Poucette remplace son vieux téléphone portable à touches, par un Iphone qui dispose d’un clavier tactile. Poucette, fascinée par ce nouvel objet, s’en réjouit. Elle dispose, outre les nombreuses applications, d’un clavier tactile et d’émoticônes, pour exprimer, sans avoir à écrire, son état d’esprit, avec des degrés différents, lorsqu’elle est en mode happy, angry, weepy, ou sleepy. Mais elle utilise, de moins en moins ces émoticônes puisque cela présuppose d’ouvrir une nouvelle fenêtre. Pour aller plus vite, Poucette va substituer les émoticônes, pour des émoticônes dactylographiques situés à mi-chemin entre le smile et l’écriture, dont elle peut faire varier la nature et les intensités ;-))

 

Pendant, quinze ans donc, petit à petit, le cerveau de Poucette va changer, sans qu’elle s’en rende compte : une neuromorphose s’opère.

 

En 2010, avec la commercialisation, la même année, du très haut débit (THD) – et, bientôt, du VSLD2 – et de l’iPad, le cerveau de Poucette devient encore plus rapide. Elle remarque alors qu’elle a plus de mal à se concentrer, mais qu’elle pense vite et bien. Ses neurones sont, de plus en plus, activés. Elle préfère déjà l’iPad à l’ordinateur portable, le numérique à l’informatique.

Dans quelques jours, Poucette va faire sa rentrée avec des élèves dont les cerveaux sont, comme le sien, habités par le numérique. Elle se voit très mal ouvrir un livre devant les élèves, surtout comme celui de la Critique de la raison pure de Kant ou de La République de Platon, quand, hors de l’école, elle dispose d’un e-book. Elle sent que le numérique, omniprésent, dans la vie quotidienne, va manquer dans la classe. Elle rêve d’un enseignement, plus vivant, qui passerait par le numérique lui-même. De même que Malraux, avait inventé le concept de « musée imaginaire », lieu où se rencontreraient les œuvres d’art, quelles que soient leurs époques, le numérique pourrait permettre de se faire rencontrer les auteurs, de faire émerger leurs voix, à partir de You Tube par exemple : ce sera alors « l’école imaginaire ». Elle pourrait disposer d’un TNI (Tableau Numérique Interactif) où elle pourrait ouvrir tous les sites qu’elle souhaite et dont les élèves suivraient la manipulation grâce à leurs tablettes numériques, sorte de manuel-bis. Apprendre dans ces conditions, sans perdre de vue l’unité du cours, serait plus ludique et plus motivant. Mais, parallèlement, elle regrette néanmoins une chose liée à son handicap : que l’accessibilité des personnes en situation de handicap soient toujours très en retard par rapport à la vitesse, grand V, des avancées technologiques. Elle regrette que la société ne pense pas assez à ces personnes-là. Car toutes les vidéos, par exemple, sur l’iPad ne disposent pas du sous-titrage, à l’heure où les films classiques français en dvd ne le sont toujours pas. Si l’iSense, iPad en braille, est mis en route pour les aveugles, qui seront sans doute encore privés de l’image, il n’y a pas l’équivalent pour le sourd. Comment fera Poucette et les enfants dans sa situation ?

En attendant que le numérique fasse sa rentrée à l’école, Poucette doit enseigner pendant, parfois plusieurs heures, avec un cerveau qui a perdu patience, des élèves qui auront du mal à se concentrer, dans un monde numérique, aux infrastructures politiques de l’ancien monde, qu’elle juge trop lentes.

Pour montrer que la philosophie sert à quelque chose et pour comprendre cette crise de l’école, Poucette a alors décidé d’ouvrir son cours sur le concept d’hominescence. Car ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas simplement une révolution concernant l’écriture, comme le passage du discours oral au discours écrit comme l’explique si bien Platon ; ni comme celui de l’imprimerie à la Renaissance : c’est une révolution bien plus profonde, liée au cerveau lui-même, et qui fera un peu bouger les frontières.

 

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