Allemagne : Biedermeier 1, progressisme 0

Allemagne : Biedermeier 1, progressisme 0

A l’occasion des élections allemandes, des membres de Porter Le Changement se sont déplacés à Berlin quelques jours et ont pu rencontrer des militants, dirigeants et acteurs de la politique locale. Ils livrent ici leur analyse. 

 

« Je n’aurais jamais cru qu’on parlerait de majorité absolue pour Angela Merkel ! », Philip Steinberg, le vice-président du Parti Social-Démocrate (SPD) de Berlin ne cachait pas sa déception, dimanche soir dernier, quand nous l’avons rencontré au Willy Brandt Haus, le siège du parti social-démocrate, dans le sud de Berlin. La victoire de Merkel est finalement (un peu) modérée par la nécessité qu’elle a de former une coalition, mais le constat reste le même : « c’est une vraie défaite pour le SPD, je ne parlerai pas de catastrophe mais c’est quand même très très dur » nous dit M. Steinberg.

 

Incompréhension. Comment comprendre qu’un pays dont on vante tant l’esprit d’initiative économique et les relations sociales apaisées ne soit pas plus audacieux politiquement ? Beaucoup d’observateurs s’accordent à dire qu’Angela Merkel n’a, au fond, pas mené de grandes réformes, profitant tranquillement de celles menées par son prédécesseur, Gerhard Shröder, Chancelier social-démocrate de 1998 à 2005. Prudente sur le plan intérieur, elle l’était aussi au niveau international et européen surtout, chaque avancée vers une plus grande solidarité européenne étant réduite au strict minimum et se payant au prix d’une austérité budgétaire drastique pour les pays « secourus ». Mais c’est surtout dans la conduite des politiques intérieures que Merkel a le plus utilisé l’arme du « laissez-faire » en laissant les salaires diminuer et la précarité progresser alors même que la croissance allemande n’a pas d’égal parmi les grands pays européens ces dernières années. Alors pourquoi les Allemands n’ont-ils pas eu envie de changer ? Comment n’ont-il pas été plus séduits par « Le NOUS décide » (« das WIR entsheidet ») du SPD que par le simple slogan « Une chancelière pour l’Allemagne » qui résumait la stratégie de la CDU-CSU : Merkel est la figure maternelle dont a besoin l’Allemagne pour conserver son petit confort économique ?

Biedermeier. C’est Nils, un jeune camarade du SPD qui nous a mis sur la voie : « Bien sûr que cette élection nous apporte quelques surprises, notamment la chute du FDP dont le programme était trop ostensiblement tournée vers les riches. Mais la suprématie d’Angela Merkel s’explique par ce qu’on appelle ici le Biedermeier, le fait que les gens ne sont pas intéressés par le changement ». Le Biedermeier ? Il fallait enquêter sur cette maladie un peu particulière dont semblent souffrir les Allemands… Petit rappel historique : en allemand, le terme Biedermeier se réfère à la période se situant entre la fin des guerres napoléoniennes (1815) et le printemps des révolutions (1848). Si le terme désigne en premier lieu un type de mobilier élégant et cosy typique de cette époque, le concept symbolise surtout, aujourd’hui, l’attitude de la nouvelle classe moyenne qui a prospéré à cette époque, focalisée sur l’amélioration de son confort matériel au détriment des affaires publiques. Certains médias, et même Peer Steinbrück, le candidat du SPD, ont utilisé cette expression au cours de la campagne électorale pour désigner la léthargie dans laquelle semble s’enferrer le peuple allemand. Angela Merkel et ses discours fuyants, sa politique du « laissez-faire » et son refus de la confrontation ont éloigné l’Allemagne du débat d’idées et de la politique au sens noble du terme. Les Allemands votent moins (le taux d’abstention dimanche dernier est le deuxième plus important de l’histoire allemande… après 2009, la précédente victoire d’Angela Merkel) et ce désintérêt pour la politique entretient l’illusion que tout est déjà décidé.

Coalition. La défaite historique du parti libéral FDP, qui ne sera pas représenté au Bundestag pour la première fois de l’histoire de la République fédérale a privé Angela Merkel de son partenaire privilégié. L’opinion allemande semble majoritairement appeler de ses vœux la formation d’une Große Koalition réunissant CDU et SPD au Gouvernement, comme ce fut entre 2005 et 2009, même si une coalition entre la CDU et les Grünen (écologistes) reste possible. Le SPD a un souvenir amer de la grande coalition formée lors du premier mandat de Mme Merkel, puisque cette dernière avait su s’accaparer tous les succès de son Gouvernement, infligeant aux sociaux-démocrates la pire défaite de leur histoire en 2009. En retentant d’intégrer une grande coalition, le SPD peut revendiquer quelques portefeuilles stratégiques et ainsi « changer la politique de Mme Merkel, avec une politique de croissance, qui règlemente les marchés financiers », mais  Philip Steinberg reste sceptique sur les marges de manœuvre dont disposera le parti de Peer Steinbrück : « L’écart de voix est très important entre la CDU et le SPD. Cela ne va pas être la révolution. »

Alternative ? Le SPD et les écologistes semblent dramatiquement affaiblis face à la mainmise d’Angela Merkel sur la politique allemande depuis désormais huit ans. Les progressistes doivent déjà se tourner vers l’avenir. Critiquant en creux la campagne contrastée de Peer Steinbrück, Philip Steinberg pose deux conditions à la préparation de futurs succès : valoriser la qualité du programme social-démocrate et trouver les politiciens capables de l’incarner. La reconquête viendra également du terrain, comme le décrit Eva Högl, députée SPD de Berlin-Mitte que nous avons rejoint pour sa dernière opération de campagne sur Alexanderplatz à la veille du scrutin : « Nous avons fait une campagne de porte à porte très active et engagée (…) et cela a très bien fonctionné. En tant que candidate, c’est la meilleure façon de voir comment les gens vivent, comment ils ressentent les problèmes et quelles attentes ils placent dans les politiciens. » Malgré ces efforts, il ne fat aucun doute qu’en cas d’appartenance à une grande coalition, le SPD peinera à incarner une alternative crédible à la droite conservatrice en Allemagne et sur la scène politique européenne, au moins jusqu’à l’élection d’un nouveau Parlement européen le 25 mai 2014. Et cette fois-ci, l’ensemble des citoyens européens sera convié à choisir entre la destruction pure et simple des fondements du projet européen, la poursuite de la construction libérale et intergouvermentale voulue par Angela Merkel ou l’émergence d’une Europe fédéraliste et progressiste. Cette dernière alternative pourrait être incarnée par un autre membre éminent du SPD, le président du Parlement européen Martin Shultz.

 

Cet article fait également l’objet d’une publication sur le site pointdaencrage.org.

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